... et après la déportation: les voyages.

Dans quel état d'esprit nous rendons-nous en Allemagne?
Ni esprit de revanche, ni demande de repentir permanent que nous avons souvent ressenti chez les Allemands, mais un esprit "européaniste".
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Max Gombert (matricule 81181) organisateur du voyage de l'an 2000:
L'Allemagne et la France ont été successivement et le plus souvent simultanément sévèrement ruinées, sinon anéanties par les conflits qui les ont opposés durant ces deux derniers siècles.
 
La caractéristique essentielle de ces conflits est qu'ils ont généré, à chaque fois, chez les vaincus, une humiliation source de haine et d'esprit de revanche portant les germes des conflits futurs.
 
En 1919, le traité de Versailles humilia l'Allemagne et Hitler sut exploiter cette situation.
Grâce aux Américains, il n'en fut pas de même cette fois.
 
Mais nous devons nous rappeler que la France avait dû passer sous le joug des vainqueurs en 1870, comme la Prusse, au début du XIXe siècle avait dû subir l'occupation des troupes de Napoléon.
 
Les dirigeants de nos pays ont, certes, tous su exploiter cette ferveur guerrière au lieu de la combattre... car c'était pour eux le moyen de satisfaire leur propre volonté de puissance. La plupart des peuples ont été manipulés par les slogans fallacieux du genre: « Nous gagnerons la guerre parce que nous sommes les plus forts ». Des deux côtés du Rhin, n'appelait-on pas « à la guerre fraîche et joyeuse» et il fallait convaincre chacun des guerriers qu'il « serait demain à Berlin! » ou « à Paris! »
 
Et de compter pour rien les hommes et en particulier pour le dernier conflit les femmes et les enfants!
 
Et de compter pour rien ceux qui survivront blessés, ruinés, endeuillés.
 
Surtout ne reportons pas sur un voisin ou sur un tiers la cause de nos erreurs et de nos malheurs passés.
 
Le temps de la rancœur est terminé, celui de la paix est venu.
 
Avec l'Europe, notre génération qui s'en va, doit avoir la volonté et la fierté d'offrir à celle qui monte, l'espoir immense de vivre fraternellement, sans frontière.
 
Le souvenir des événements tragiques vécus par vos grands-parents doit être conservé pour vous rappeler sur quel fond de sacrifices ont été établis les liens d'amitié que nous avons la volonté de créer aujourd'hui.
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Marie-Guilhaine Chalencon (fille de Déporté) organisatrice du voyage 2005:
A l'occasion du 60ème anniversaire de la libération des camps, l'Amicale des Déportés à Neu-Stassfurt s'est rendue en Allemagne, du 21 au 29 août 2005.
101 personnes participaient à ce pèlerinage, dont 5 déportés dans les mines de sel de Neu-Stassfurt, Kommando de Buchenwald.
58 personnes de ce groupe n'avaient jamais effectué ce pèlerinage.
 
Pour les déportés, le but principal de ce voyage était d'informer leurs enfants et petits-enfants, de leur transmettre le flambeau du souvenir et d'honorer une fois de plus la mémoire de leurs camarades disparus.
(De Neu-Stassfurt à Annaberg, 14 monuments sur lesquels les survivants ont apposé des plaques, rappellent leur calvaire ).
 
Le second but était de rencontrer les autorités locales allemandes qui entretiennent nos monuments devenus nos lieux de Mémoire. Nous voulions ainsi associer la population et la jeunesse allemande à nos cérémonies comme nous l'avions fait lors de nos précédents voyages.
 
Dans une parfaite connaissance de la réalité du passé, nous voulions contribuer à éliminer tout sentiment de culpabilité chez les uns et tout sentiment de rancœur chez les autres. C'était notre façon de participer à la construction d'une Europe tolérante, fraternelle et pacifiste.
Tout ceci a été réalisé bien au-delà de nos espérances.
 
A chacune de nos étapes nous attendaient les représentants locaux ou provinciaux et les habitants parmi lesquels se trouvaient des personnes âgées de 15 ou 16 ans à l'époque et qui ont vu passer la colonne de déportés lors de la « Todesmarsch ».
 
Tous les participants ont compris combien les Allemands sont sensibles au problème de la Déportation, de l'exclusion et de la résurgence du nazisme un peu partout dans le monde et particulièrement dans nos pays respectifs. Chaque représentant l'a exprimé avec justesse et chaleur. C'est ainsi que notre démarche s'est inscrite dans l'esprit européen.
 
Les Allemands étaient sur la même longueur d'onde que les Français:, partout nous étions attendus mains tendues et cœurs ouverts.
En remerciement pour cet accueil chaleureux et pour concrétiser nos pensées, nous avons après chaque cérémonie entonné l'Hymne européen.
Français et Allemands, par leur présence, ont rappelé qu'ils ont tous un devoir de mémoire, que le passé ne doit pas, non seulement être oublié, mais qu'il doit nous aider à construire notre avenir commun.
 
Les journaux et la télévision se sont faits l'écho de l'émotion profonde qui régnait lors des 15 manifestations qui se sont déroulées sur les lieux de Mémoire du kommando de Neu-Stassfurt.
 
Août 2005: Voyage en Allemagne à l'occasion du 60ème anniversaire de la libération des camps
 
Edouard Herbin, 14 ans, arrière petit-fils de Jacques Vigny écrit:
Buchenwald : Le car ralentit, on voit sur la droite ce qui semble être une ancienne gare. Les explications des déportés confirment l’hypothèse. Les discussions s’arrêtent les rires aussi et plus aucun sourire ne se montre. On regarde simplement et imagine l’inimaginable vérité.
Les déportés nous rapportent ce qu’ils ont vécu sur le quai, alors on  pense, on s’enrage, on s’attriste, on s’horrifie.
Le car repart, nous arrivons devant des baraquements oranges. On voit des couleurs, de la verdure, tout semble gai mais c’est loin de l’être : dans ces bâtiments, nous explique un déporté, se trouvaient les logements des SS, alors soudain l’admiration pour cet endroit coloré et accueillant se transforme en un horrifiant dégoût.
Ici vivaient et dormaient des bourreaux.
Nous prenons connaissance avec nos guides et partons pour une visite que nous n’effacerons jamais de nos mémoires.
Nous arrivons sur une sorte de route encadrée de petites maisonnettes, tout semble paisible, ça ne l’était pas autrefois. Après quelques explications nous arrivons devant la porte principale du camp, l’heure 3h15 y est figée, on nous fait comprendre que c’est l’heure de la libération de Buchenwald, cela aurait dû y donner un aspect glorieux mais le fait que le temps soit arrêté donne quelque chose d’encore plus lugubre au camp.
Nous entrons dans les cachots, l’atmosphère y est lourde, tout le monde se regarde en se croisant, sans parler. Le malaise est bien ancré dans notre âme. Je sors, je respire et j’ai honte car je suis entré dans ces cachots et sorti sans aucun mal alors que les pauvres prison-
niers qui y sont entrés n’ont jamais pu revoir un seul arbre, un seul nuage.
Nous entrons dans une salle et nous nous asseyons autour d’une maquette du camp . La guide  nous  explique  à  quoi
 
chaque bâtiment correspondait. Les deux déportés (dont mon arrière-grand-père) qui sont avec nous rajoutent des informations sur les emplacements de certains lieux importants du camp. L’un dit une plaisanterie et nous fait rire. Cela amplifie l’admiration que j’ai pour les déportés et surtout mon arrière-grand-père : il a vécu l’invivable, il a perdu ses amis, il a faillit ne jamais connaître la vie dont il profite et il a le sourire, il rit. Je ne peux que le respecter.
Je regarde mon pépé et j’en suis fier.
L’heure est venue d’entrer dans le camp.
L’inscription « JEDEM DAS SEINE » (à chacun son dû) m’anéantit. J’espère que les pauvres gens qui sont passés devant ne savaient pas ce qu'elle voulait dire car je ne veux surtout pas imaginer le sentiment que cela leur faisait de lire cette abjection chaque jour. Nous nous dirigeons vers les fours crématoires en longeant les fils barbelés. Je ne faisais pas que les regarder, je les subissais. Je n’avais qu’une envie : les couper, même si cela ne sert plus à rien, je voulais les sectionner pour les innocents qui ont été obligés de vivre enfermés par ces monstrueux fils.
Nous arrivons, nous passons d’abord par le laboratoire pour les expériences, ce lieu est innommable, je me contente juste d’avancer et de baisser la tête. Nous arrivons dans une pièce où tout le monde s’arrête car il y est accroché une photo immense de cadavres empilés les uns sur les autres, je ne peux pas la regarder, cela m’est impossible.
Enfin nous arrivons dans la salle que je redoutais le plus. Les fours crématoires sont devant moi, je ne pense plus, je ne bouge plus, je regarde juste ces choses illuminées par les flashs d’appareils photos. Le silence règne, tout le monde a le même sentiment d’horreur qui cogne dans la tête, le cœur et les tripes. Je pensais que c’était le plus dur mais je me trompais, le pire était à venir.
Je sors, je respire, je me tais.
La guide déclare la visite finie, nous la remercions. Pourtant, des gens descendent un escalier qui a l’air de mener à une cave en dessous la salle des fours, je descends avec eux.
En arrivant je ne comprends pas ce que je vois : la salle est blanche, un monte charge y est installé au fond et aux murs sont fixés des crochets …  Oh mon dieu ! Je comprends à quoi servait cette salle. Non ce n’est pas possible, et pourtant si ! C’est horrible, j’étouffe, j’ai envie de pleurer. Je sors, je respire, je suis affligé.
Nous avons le droit à un quart d’heure de libre pour voir le camp en son entier. Nous marchons alors vers l’endroit où mon héros « dormait ». Arrivés à l’arrière du camp nous essayons de repérer les lieux mais ce n’est pas évident !
Une fois notre excursion terminée nous remontons lentement vers la sortie. Les numéros des baraques défilent et nous marchons sur une des allées pavées du camp, soudain je réalise que je marche sur les pavés que des centaines de déportés ont eu tant de mal à rapporter de la carrière, je marche sur le travail qui a extenué et tué une partie des détenus de Buchenwald.
Je ne veux plus marcher dessus non, non et non, il faut que je me dépêche de sortir de ce camp, ce lieu de torture, ce cimetière.
Maintenant je comprends, maintenant je prends conscience, maintenant … je respecte. Plus jamais ça!
 
Je sors.
Je respire...