... et après la déportation: Le drapeau

Allocution de Jean-Albert Viroulet ( matricule 81234) devant l'Assemblée Générale des Anciens Déportés

des Mines de Sel de Stassfurt, le 2 mai 1965, à Troyes - Aube).

 

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Drapeau...

 

Pièce d'étoffe attachée à une hampe portant les couleurs, les emblèmes d'une nation...

telle est la définition du dictionnaire.

Celui de notre amicale est-ce et n'est-ce que cela?

Matériellement peut-être... Moralement c'est tellement plus!

 

C'est d'abord le symbole de nos trois couleurs car ce drapeau tout neuf ne fut seulement que trois couleurs un long hiver dans le cœur et l'esprit de 490 détenus pour la sûreté du Reich, qui avaient vivacement en commun ce premier grand trait: FRANÇAIS.

A l'époque cette marque était secrète, indélébile en chacun de ceux qui furent de cette petite province de la dé­portation, le Camp des Mines de Sel de Stassfurt. Petite province sois-dit en passant qui n'était pas si anodine que cela puisque nous étions les esclaves de cette mine où furent rassemblés les 1.100 tonnes d'uranium qui consti­tuaient la presque totalité des réserves destinées à la créa­tion de la force nucléaire allemande, morte avant d'être née, Dieu merci! Là-dessus, les opérations anglo-saxonnes « Alscs et Harborage» quand elles furent sues ont ôté tout doute.

On conçoit, dans ces conditions, qu’aucune marque tricolore ne pouvait être arborée et notre seul signe national était ce F noir sur le triangle rouge.

 

Pendant l'odieuse marche, il en fut encore plus durement de même.

Vint cependant le 8 mai 1945, la Libération en laquelle on ne croyait plus!

Ce jour-là fut la première éclosion.

Rappelez-vous amis, qu'ils étaient fiers dans leur mala­dresse nos premiers insignes! nos premiers drapeaux de libérés! nos premiers brassards d'évadés revenant sur les routes! Tous ils étaient les ancêtres de notre vrai drapeau maintenant acquis.

Rappelez-vous ce qu'elles permirent si vite alors nos trois couleurs:

- le contact avec les prisonniers de guerre français

- l'aide de l'armée soviétique

- l'assistance incroyablement généreuse de l'armée américaine

- et la servile compréhension de la population allemande bien soucieuse d'éviter les visites nocturnes russes...

Quand vinrent l'époque de la rentrée au pays, l'époque du ré enracinement dans la société, s'estompa la fierté d'ar­borer dans la paix nos couleurs. Les années passant, une tranquillisation venant, l'Amicale faisant sa résurrection il était juste que l'Assemblée générale de Compiègne passe outre les réticences et décide la matérialisation des nos couleurs par son drapeau.

Mais un drapeau (cela peut se faire) bien à nous!

Il n'y parait pas, mais croyez bien que votre Bureau à ce propos a subi de dures crises de conscience.

Par exemple: serait-il fanion ou drapeau? porterait-il du rayé? non, disait l'un, on l'a tant haï! si! et du vrai! voulait l'autre.

Il en est aujourd'hui que notre drapeau ne saurait être banal.

 

Bien sûr, il est du modèle normal. A première vue...car s'il comporte notre appellation, il porte en outre un rectangle le tissu rayé en plein centre et ce tissu est au­thentique ayant été taillé dans la veste de l'un des nôtres, l'ami Raphaël Mallard.(matricule 78731) (…)

Lorsque vous regardez le drapeau, notre drapeau, vous qui y étiez, songez que ce morceau de tissu symbolique qui est en son cœur, a fait la mine, les appels glacés, la mar­che sanglante sur l'échine de l'un de nous…

Quand vous regardez le drapeau, vous parents, amis de nos camarades disparus, songez qu'ils ont vécu tous près de ce morceau de tissu, que leurs yeux se sont portés dessus.

Tout à fait au centre a été recréé le triangle rouge et notre F noir.

Ce n'est pas tout, regardez la double cravate, elle a étonné le fabricant pourtant chevronné dans le genre, ja­mais on ne lui a demandé pareille chose et on reconnaît bien là une idée de notre ami Fimbel.

Chaque pan est double car dedans vont être glissés les noms de chacun des membres du Kommando morts là-bas ou depuis la rentrée. Tous nos noms y rejoindrons un jour ceux des camarades tombés.

 

Et puis n'est-il pas symbolique que ce soit le premier pèlerinage propre au Kommando de Stassfurt qui en ait pris possession en la personne de notre ami Colignon, quelques minutes avant son départ en gare du Nord à Paris?

 

Ainsi le premier vent dans lequel a claqué notre drapeau a été celui de l'atroce plaine de Stassfurt.

Là-bas ses plis se sont chargés de l'air de l'endroit où nous avons tous souffert et de l'esprit de ceux qui ne sont pas rentrés.

Il est nôtre car il est nous tous."

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Les noms de chacun des membres du Kommando n’ont pas été glissé dans la double cravate du drapeau.

Ils ont été inscrits sur un parchemin roulé dans la hampe du drapeau, creusée à cet effet.

Sur la première face figurent les noms des Déportés décédés à Stassfurt .

Elle a été « calligraphiée » par l’oncle de Marcel Gogibus (matricule 78873).

Sur la deuxième face figurent les noms de tous les Déportés durant la marche et de tous ceux qui ont été libérés.

Le travail a été effectué par des carmélites du couvent d’Amiens.

Le Drapeau de l'Amicale est déployé:

  • Pour accompagner les Déportés de Neu-Stassfurt à leur dernière demeure.

  • En Allemagne sur les lieux de mémoire.

  • En France pour les commémorations ou les inaugurations.

  • Chaque année depuis 1988 devant la stèle du "Dernier train" à Compiègne.

  • A chaque congrès

Ce Drapeau a été porté par Marcel Colignon (matricule 78916) de 1964 à 2005.

De 2005 à 2016, il est porté par Pierre Méline, gendre de d'Albert Van De Wiele déporté à Neu-Stassfurt (matricule 78786) aujourd'hui décédé.

René Guéant porte drapeau depuis 2016, fils de Jules Guéant Déporté à Neu-Stassfurt (matricule 78919)

Marcel Colignon
Pierre Méline
René Guéant